Primo
« Dès les années qui suivirent, l’Europe et l’Italie s’apercevaient que ce n’étaient là qu’illusion et naïveté: le fascisme était loin d’être mort, il n’était que caché, enkysté; il était en train de faire sa mue pour réapparaître ensuite sous de nouveaux dehors, un peu moins reconnaissable, un peu plus respectable, mieux adapté à ce monde nouveau, né de la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale que le fascisme avait lui-même provoquée. » Primo Levi, Si c’est un homme, Julliard 1987.
On peut dire que Primo Levi avait vu juste…
Nouvelle
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Benoit Oger
La manipulation de Boris
Le soir du 21 avril 2002, vers 19 heures, il y a un sacré bazar dans le salon de Boris. Des canettes de bière, des cendriers pleins, des cartons de pizzas surgelées entassés dans un coin, une télé qui braille et des éclats de rire qui fusent dans tous les sens. Une virée est prévue au siège des Verts et du PS après la proclamation des résultats au JT de 20 heures. Boris, comme ses amis, pense que Jospin, malgré les couacs de sa campagne, arrivera en tête, avant Chirac en tout cas. À dix-neuf heures trente, d’étranges nouvelles arrivent par le biais des téléphones portables du QG des socialistes. Boris, le visage grave, demande le silence et déclare « Jospin ne serait pas au deuxième tour, il serait devancé par Le Pen ». Les personnes présentes n’y croient pas trop et pensent plutôt à une farce de sa part.
D’autres nouvelles viennent confirmer les résultats. Les yeux fixés sur la télé, les personnes présentes comprennent qu’effectivement il se passe quelque chose. Les présentateurs habituels des chaînes généralistes promettent une surprise, cela confirme les informations reçues par ailleurs. Le siège du FN à St-Cloud est l’objet de toutes les attentions de la part des journalistes. Antoine, le meilleur copain de Boris, pense pour sa part que c’est Chirac qui n’est pas au deuxième tour. Ce n’est pas possible autrement, « Non, mais franchement, c’est normal que Chirac termine sa carrière là, et Mamère pourquoi il ne serait pas au deuxième tour, hein ? ». Dix-neuf heures quarante-cinq, et quelques coups de téléphone plus tard, les amis de Boris ne rient plus tellement, les parts de pizzas refroidissent dans les assiettes en carton, les cendriers débordent carrément et les visages se ferment. Dix-neuf heures cinquante-trois, l’attente est insupportable, est-il possible que…, Boris n’arrive pas à y croire. Dix-neuf heures cinquante-huit, un autre appel confirme, Jospin est out pour le deuxième tour. Dix-neuf heures cinquante-neuf et quelques secondes, les gorges se serrent, les pouls s’emballent et les mains sont moites. Sur l’écran apparaît tous les petits visages des candidats qui finissent par ne plus en faire que deux : Le Pen tout sourire et Chirac avec son visage d’ange gardien. La claque. Boris et Antoine dans les bras l’un de l’autre. Les larmes de Sylvaine et de Ludovic qui ne cachent pas leur tristesse. Les émotions non calculées d’une soirée électorale pas comme les autres.
Ils ont fait campagne, collé des affiches, distribué des tracts, passé des soirées et des nuits à parler, et vu Jospin à l’Elysée. L’honneur retrouvé de la France. Et, maintenant, la honte d’être Français. Le silence règne pendant une petite heure et les langues se délient pour s’engueuler gentiment. C’est comme ça les soirs de défaite. « Quel pays d’enfoirés, on leur file les trente-cinq heures et voilà comment on est remercié » ; « Ce n’est pas une défaite, ce n’est pas la mort de la gauche, c’est l’enterrement de la République, c’est grave merde ! » ; « Les électeurs du FN sont tous des cons… » ; « Voilà, c’est comme ça que tu vas résoudre le problème en les traitant de cons, les socialos vous ne comprenez rien ». Nadine, la copine d’Antoine, militante verte tendance Voynet, n’a pas la langue dans sa poche. Les socialos, elle les aime bien, mais pas autant qu’Antoine qui milite avec Boris pour une fusion des deux partis.
Le comble est atteint quand DSK appelle sans équivoque à voter pour Chirac. « Il est tombé sur la tête le père Strauss ou quoi ? Voter Chirac, il nous prend pour des marionnettes ! » ; « Peut-être qu’il a raison après tout, est-ce qu’on peut prendre le risque de voir l’autre écornifleur prendre le pouvoir ? » ; « Ouais, t’as raison, mais compte pas sur moi pour voter Chirac, je ne pourrai jamais, c’est trop me demander, OK ? » ; « On n’a pas le choix, il y a un vrai danger, Le Pen tout le monde le croyait foutu et il est au deuxième tour et pourquoi pas Président maintenant ». Le pire vient avec la déclaration de Jospin et sa volonté d’abandonner la politique. « Putain, ce n’est pas vrai, l’autre, il nous met dans la merde, et maintenant il nous lâche », lance Nadine. « Franchement, tu crois que Jospin peut rester avec ce qu’il vient de subir, on lui préfère un facho et un super menteur, resterais-tu toi ? ». La soirée se termine platement sur ces discussions. La petite bande n’est même pas sortie rejoindre des copains pour manifester leur trouble. Vers une heure du matin, chacun regagne son domicile avec ses convictions ébranlées au fond de sa poche.
Boris est seul, nu, dans un grand hangar glacial. Instinctivement, il met ses mains sur son sexe et avance vers l’endroit d’où provient la voix. Celle-ci lui répète « Voter Chirac, voter Chirac ou vous ne sortirez jamais d’ici ». Et il crie « Oui, je voterai Chirac » ; « Promettez-le » ; « Oui, je promets » ; « Alors, allez-y faites-le ! ». Dans l’isoloir, Boris glisse le bulletin Chirac dans l’enveloppe. Mais Chirac sort de l’enveloppe et ordonne que l’on mette Boris dans l’urne. Tout nu dans l’urne transparente en plexiglas, il hurle « J’ai voté, je l’ai fait » et la voix de Léo Ferré lui répond « Et puis après ? ». Soudain, un homme prend l’urne et la retourne pour la vider de son contenu. Boris transformé en enveloppe passe de main en main et se retrouve dans un paquet de dix enveloppes, il crie et personne ne l’entend. Une main saisit l’enveloppe et dit à l’assemblée présente « Celle-là, elle est pour moi, ah ! ah ! ah ! ». Chirac ouvre la bouche et y dépose l’enveloppe à l’intérieur. Boris voit le fond de sa gorge, « Tiens, se dit-il, c’est bizarre la bouche d’un président, il y a des ministres assis tout autour à la place des dents ». Chirac avale une gorgée de bière qui fait hurler Boris. C’est de la Corona, et il a horreur de la Corona, il aime uniquement la Chimay bleue. A la deuxième gorgée, il va se noyer, une main le saisit par le bras, une main dont il connaît la tête. Quand il la reconnaît pleinement, il supplie qu’on le lâche. Il préfère se noyer dans l’estomac de Chirac plutôt que finir dans les bras de Le Pen. Il crie si fort que son cri le réveille, il est trempé de sueur et il a un mal de tête carabiné. Il y a autant de rangement à faire dans sa tête que dans son appartement qui sent le tabac froid et la bière…
Le matin du 22 avril, Boris achète la presse, croyant trouver la preuve que tout ce qu’il a vu et entendu la veille au soir est faux. À l’évidence, il n’a pas fait que cauchemarder, les bobines de Chirac et de Le Pen sont partout. Tout penaud, il regagne son lieu de travail. On dirait un automate, un type qui viendrait de subir un électrochoc. Une espèce de pantin, le cerveau vide qui déambule. Pourtant, son cerveau, il fonctionne. Boris passe en revue toutes ses années de militantisme, tout son combat n’aurait-il servi à rien ? Il a sur ses épaules toute la fatigue accumulée dans ses actions avec SUD, Droit au logement, ATTAC, comme bénévole sur les plages souillées par l’Erika, là où il a rencontré Antoine, par l’arrachage des plants de riz transgénique, par ses actions contre la mondialisation, et par son soutien à Montebourg pour qu’il réunisse les fameuses signatures afin de faire plonger Chirac. Ce matin, Boris n’a plus vingt-six ans, il en a le double. Il semble avoir perdu toutes ses illusions d’un coup de baguette tragique. Doit-il tout laisser tomber comme Jospin ? À son boulot, il se fait apostropher par quelques collègues de la CNT : « Et Boris ? tu fais la gueule, on t’avait dit que les élections étaient un piège à con ». Il passe la tête basse, il n’est pas sûr qu’il ait entendu. Assis à son bureau, Boris n’a pas beaucoup d’entrain pour les activités de la direction des achats de France Télécom auquel il est rattaché. Pour être bien sûr que tout ça n’est pas un complot, une machination, il se connecte sur quelques sites de la presse étrangère. Confirmation. Les étrangers ont l’air aussi étonné que lui, si ce n’est plus. C’est donc vrai.
Le midi, pendant le repas, chacun de ses collègues y va de son credo. L’attitude de Jospin est critiquée parce qu’il quitte le navire. « Franchement, est-ce que tu crois que Jospin peut rester, il me décevrait s’il revenait maintenant sur sa décision » ; « C’est de sa faute, est-ce qu’il avait besoin de dire que son projet n’était pas socialiste, c’est quoi ce délire ? » ; « En plus, sa naïveté sur l’insécurité, quelle connerie ! » ; « Ce n’est pas ce qu’il a voulu dire, les médias n’ont retenu que ça et tout le monde a marché » ; « Et Besancenot, il a bien marché, une campagne claire au moins, ça paye » ; « Arrête ! tu me fais chier avec l’extrême gauche, ils ont passé plus de temps à railler la gauche plurielle qu’à tirer sur Le Pen, voilà le résultat, c’est quand même leur fond de commerce l’extrême droite, non ? » ; « Le Pen ne passera jamais, ce n’est pas la peine de nous faire le coup de la République en danger pour nous forcer à voter pour l’autre zouave » ; « D’acc, mais l’abstention, c’est quand même un problème, si personne ne va voter, Le Pen peut être élu, on ne peut pas être responsable de ça » ; « On est responsable de rien, tout ça c’est de la soupe pour gogo ». Boris les écoute sagement, écoute-t-il vraiment ? Une boule coincée dans sa gorge l’empêche de parler et d’avaler. Il a les yeux fixés sur ses frites et sa saucisse de Toulouse. « Dis, Boris, comment tu vois l’avenir dans tes frites, tu pourrais nous dire si Chirac va gagner, ah ! ah ! ». Les plaisanteries, il les supporte sans problème, mais il ne peut pas expliquer à ses collègues ce qu’il ressent vraiment. Quand Sabine, sa copine avec laquelle il vivait depuis cinq ans, l’a quitté pour un autre, il avait éprouvé la même chose. Un état de choc. Il n’avait pas pu dire ce qu’il ressentait lorsque cette femme, qu’il aimait tant, le quittait pour toujours. Du dégoût, de la tristesse, l’impuissance des mots face aux coups tordus de la vie. Vers seize heures, il fait signer à son chef une demande de congé pour deux jours. Le temps de réfléchir et de répondre à la question qu’il se pose dorénavant et qui hante son esprit : doit-il voter pour Chirac ?
Deux jours pour relire les grands textes fondateurs du socialisme, histoire de se requinquer un peu. Qu’auraient fait Paul Brousse, Jean Jaurès et Léon Blum dans une situation pareille ? Et même, qu’auraient fait De Gaulle et Mitterrand ? Sauf Mitterrand, qui en tout état de cause aurait voté pour lui, Boris est à peu près sûr que les autres auraient voté pour Chirac. C’est bien son problème. Il n’a jamais voté à droite et il ne pensait pas y être astreint un jour. Cela lui tombe sur la tête comme ça. Du jour au lendemain, il doit renier ses convictions. Pourtant Jaurès et Blum n’ont jamais renié, ils ont payé même très cher leur attachement aux valeurs et aux convictions qu’ils défendaient. Voter Chirac est-ce se désavouer ? Quelle trace laissera un vote pareil parmi les militants ? Que pourra-t-on dire aux électeurs après ? Et si je ne vote pas Chirac et que Le Pen est élu ? L’abstention fait-elle le jeu de Le Pen ou de Chirac ? Pourquoi la gauche n’a pas instauré la comptabilisation du vote blanc ? Autant de questions sur lesquelles il doit réfléchir. Il lui reste encore quelques jours…
Le mercredi après-midi, il est au milieu d’une manifestation organisée par un tas de partis politiques et d’associations. Il ne sait même pas s’il défile contre Le Pen, pour Chirac, pour sauver la République ou les trois à la fois ? Il s’est laissé entraîner par ses amis, lesquels ont l’air de savoir pourquoi ils marchent main dans la main. Justement, Boris tient la main d’une jeune femme qu’il ne connaît pas. Pourquoi chante-t-elle l’Internationale et la Marseillaise ? Ne pouvant résister très longtemps, il lui demande si elle sait pourquoi ils défilent. « T’es con ou quoi, qu’est-ce que tu fous là alors ? t’as perdu ta mère, hein ? c’est ça ? ». Boris se met à rire. Bien sûr, il n’a qu’à appeler sa mère ou son père et il aura les réponses à ses questions. Les parents, ils ont toujours une réponse pour leur rejeton. Ses parents, il ne sait même pas ce qu’ils pensent de tout ça, il se promet alors de les appeler le 5 mai au soir pour savoir ce qu’ils auront décidé. Bon, en attendant, la jeune femme lui serre toujours la main, encore plus fermement que tout à l’heure. Elle a peur qu’il s’échappe de la manif ou quoi ? Oui, c’est ça, elle veut le garder pour elle le petit paumé de Boris.
Professeure de biologie, militante verte foncée, elle décide de l’éduquer politiquement. Il en rigole d’avance, au moins cela lui permettra de ne pas se morfondre avec ces questions qui le tarabustent. Le soir, devant un byriani de crevettes, il a droit à tout, sauf au discours politique auquel il s’attendait. Une nuit d’amour ne lui rend pas les idées plus claires. L’amour fait seulement oublier temporairement les questions qu’il se pose, et il demande à Inès de revenir le soir même pour vérifier ça. Il fait la même constatation plusieurs fois de suite, ses nuits sont radieuses et le matin il est heureux, détendu, il regarde Inès s’habiller, se coiffer, lui parler, et soudain une parole ou un objet lui rappelle qu’il ne s’est toujours pas décidé, votera-t-il oui ou non ?
En discutant avec Inès, il finit par trouver une réponse satisfaisante. En fait, il lui faut trouver des responsables à cette défaite. Le PS, et donc lui en tant que militant, ont bien sûr de lourdes responsabilités. Pourtant, il ne condamne pas Jospin. Ce dernier est rigoriste, peu amène avec les gens, ne déborde pas de charisme, adopte souvent un ton professoral et rechigne à toucher le cul des vaches. Aurait-il fallu qu’il se métamorphose, fasse semblant de tout et se refuse à être lui-même en singeant Chirac ? La non-démagogie est-elle un handicap ? Alors que la rigueur morale et la probité n’auraient plus aucun sens ? En réalité, les Français semblent s’accommoder de la corruption et de l’argent public utilisé à des fins personnelles. Boris se rappelle ce que lui a dit un élu d’une ville moyenne « Tu comprends avec le peu de fric que l’on reçoit, il faut bien se débrouiller. Est-ce que pour douze mille balles par mois tu irais passer tes soirées au concours de belote ou au bal des sapeurs-pompiers ? Est-ce que tu passerais tes week-ends à prononcer des discours dont tu ne penses pas un mot ? Et tes journées à écouter les plaintes des gens concernant les merdes sur le trottoir ou les voitures mal garées ? ». En échange de cette présence quotidienne, de cette écoute 24 heures sur 24, les électeurs fermeraient les yeux sur les malversations de leurs élus. Ou bien, ils en ont tellement entendu parler qu’ils ont fini par s’y habituer, et pris ça comme un fatum et une chose consubstantielle à la vie politique.
D’un autre côté, la responsabilité des médias lui semble également importante dans la défaite du PS le 21 avril. Comment se fait-il que l’insécurité soit devenue le thème majeur de la campagne ? « Parce qu’il y avait vraiment des problèmes, on ne peut dire le contraire », répond Inès. « Tu m’excuseras, l’insécurité d’accord, mais pas au point d’en faire un quart d’heure au journal tous les soirs. La voiture du pépé qui brûle, c’est con, mais cela ne doit pas faire une information nationale. Quand tu vois que certaines personnes ont voté Le Pen parce qu’il y a des jeunes qui passent à 23 heures dans la rue sur leurs cyclomoteurs, c’est dingue ! c’est ça l’insécurité ? L’opinion publique est vraiment manœuvrable à souhait pour qui sait s’y prendre. Moi, je te dis, que c’est un pays de vieux réactionnaires qui a peur de sa jeunesse. C’est triste ». Grâce à Inès, Boris a retrouvé la pêche. Il est convaincu que la peur n’a pas d’origine réelle et qu’elle arrive dans la tête des Français par les tuyaux de la télé. « Le problème, c’est que nous n’avons pas su répondre à ça. On s’est fait piéger par le RPR comme des couillons ». Il a sa réponse, il est victime d’une grande manipulation avec le RPR et les médias dans les meilleurs rôles.
Devant le bureau de vote, il hésite. Une fois à l’intérieur, il inspire profondément. Il se sait victime d’une grande manipulation. Victime de la tempête médiatique qui a déferlé sur la tête des Français. Il sait que les électeurs sont devenus des consommateurs qu’il faut gaver comme des oies avec de la pâtée démagogique. Mais avoir conscience de ça ne l’aide pas vraiment à accomplir son geste de citoyen. Doit-il se trahir et voter pour le président sortant ? Le dilemme rebondit toujours dans sa tête. En sortant, il y a Inès qui l’attend avec son charmant sourire. « Alors ? ». « Alors quoi ? Je suis super amoureux de toi, ça c’est sûr… ».
Ballade
Ballade
J’ai entendu
Le cri des enfants
Qui dans la nuit – perdus –
Cherchent en vain leurs parents
J’ai vu
La misère s’étaler aux pieds
Des immeubles et des rues
Et cueillir les déshérités
J’ai cru
Aux promesses – aux discours –
A l’amitié – à la vertu –
De ces hommes vautours
J’ai aperçu
Le bonheur se faufilant
Dans la foule pansue
En titubant et rigolant
J’ai croisé
Des vieillards apatrides
Qui cherchaient avec dignité
Une existence dans leurs rides
J’ai parlé
A un homme affalé
Sur les restes de sa vie
Et sur le rien de ses envies
J’ai donné
A la colombe blessée
Un peu de rêve et d’espoir
Pour qu’elle continue à croire
J’ai suffoqué
Devant le miroir imbécile
Qui se croit animé
D’images toutes dociles
J’ai dormi
Pour ne plus voir
La douleur de ces dortoirs
Où des êtres végètent alanguis
J’ai vomi
Des restes de cauchemars
Qui toujours dans le noir
Viennent me parler de folie
J’ai surpris
Une femme et un homme
Qui d’amour trahi
Se compose une nouvelle donne
J’ai senti
L’ombre masquée et glacée
De la mort enveloppée
Dans son parfum de sortie
Nouvelle
Benoit Oger
Mauvaise passe
Didier avait rejoint sa voiture avec peine, il s’était installé au volant mais n’avait pas encore mis le contact. Ses mains tremblaient trop pour qu’il y parvienne vraiment. Il ne pouvait pourtant pas rester là car dans quelques heures on découvrirait ce qu’il avait fait et … penser à cela lui procura une surdose de tremblements. Il respira à fond plusieurs fois afin de retrouver un peu de calme. Enfin, il démarra, la voiture avança de quelques mètres mais vers où aller ? Quelle direction prendre ? Il ne pouvait pas rentrer chez ses parents, il choisissait alors de prendre vers le sud, vers les Pyrénées, là-bas il aurait le temps de réfléchir…
Agé de vingt-trois ans, son avenir était doublement compromis, il réfléchissait à cela en conduisant. Son enfance n’avait pas été malheureuse, il était fils unique, ses parents travaillaient tous les deux et ils avaient acheté un appartement en copropriété à Grigny. Un F4 de quatre-vingt-cinq mètres carrés, au quatrième étage avec un balcon donnant sur un parc tranquille, pas de tags, de boîte aux lettres défoncées ni de pannes d’ascenseur prolongées. S’il y avait une chose qu’il reprochait à ses parents, c’était leur quarante cigarettes quotidiennes qui partaient en fumée dans leurs poumons et dans l’appartement.
Au deuxième étage du même immeuble, il y avait Jean-Sébastien et Brigitte que Didier considérait comme ses oncle et tante bien qu’il n’y avait aucun lien de parenté entre eux. C’était souvent deux étages plus bas qu’il venait se confier, parler, dire ce qu’il ne pouvait pas dire à ses parents. C’était à eux que la première fois il osa se plaindre d’une douleur à la poitrine. Pourtant, Didier n’était pas du genre à se plaindre car il pratiquait un sport qui sollicitait beaucoup le corps. Il partageait sa passion du rugby avec Jean-Sébastien. Très jeune, il joua en club et il obtint de bons résultats grâce à un physique robuste, il était habitué à prendre des coups et à les rendre tout en jouant avec le ballon ovale. Du rugby, il en aimait le contact physique, l’engagement du corps au-delà de ses limites habituelles, la joie d’aplatir dans l’embut de l’équipe adverse, le respect dans l’adversité, l’applaudissement en fin de match des adversaires même quand ils vous ont battus. Cette douleur à la poitrine était différente, elle était lancinante et elle apparaissait au moment où il s’y attendait le moins comme en pleine nuit dans son lit loin du terrain. Jean-Sébastien et Brigitte lui avaient tout simplement dit de consulter un médecin et c’était avec cette visite chez le médecin que tout avait commencé.
Il était maintenant à la hauteur d’Angerville sur la RN 20, il avait choisi la nationale par précaution, sur l’autoroute il aurait pu se faire piéger rapidement comme un rat. Pourquoi la maladie avait-elle investi son corps vigoureux ? Il avait tant à espérer de la vie, il avait fait de bonnes études, une licence d’histoire à la Sorbonne, et il souhaitait rejoindre l’éducation nationale comme professeur des écoles. Oui, l’avenir était radieux…
Il se souvint alors des matchs regardés avec Jean-Sébastien et leurs commentaires enrobés de leur gouaille du Sud-Ouest. Originaire de Condom comme le père et la mère de Didier, Jean-Sébastien aimait le rugby et il en parlait si bien qu’il enrôla le petit Didier dans le club qu’il présidait. Jean-Sébastien ne l’avait pas regretté car le « petit » qui faisait déjà 1,70 m et 75 kg à quatorze ans était bâti pour ce sport. Combien de fois ensemble, ils refirent le match joué quelques heures plus tôt, combien de fois ils contestèrent les méthodes et le modèle de jeu du sélectionneur de l’équipe nationale ?
A Lamotte-Beuvron, il fut obligé de faire le plein d’essence, il en profita pour boire un café. Il regarda les unes des journaux vendus à la station-service, il n’y figurait pas encore, il avait donc du temps pour gagner les Pyrénées. A Saint-Lary, région qu’il connaissait comme sa poche, personne ne pourrait jamais l’attraper et l’Espagne n’était pas loin. Didier hésita avant de rentrer dans le bar, il avait peur qu’on lise sur son visage les gestes qu’il avait accomplis dans la nuit. Il but son café rapidement et repartit vers le sud.
Son métier de maître qu’il envisageait avec une grande sérénité et la plus grande des envies, il en rêvait. Il se voyait souvent dans ses rêves face à une bande de gamins auxquels il enseignait les maths et le français, et leur donnait le goût du rugby, il se disait même que ce sport pourrait les aider à apprendre les maths, il imaginait déjà des tas d’exercices transversaux qu’il mettrait en place avec gourmandise. Quel beau métier ! Il pourrait s’y donner à fond toute sa vie professionnelle, il s’en était fait le serment.
Après Vierzon il emprunta la D918 et la D940 jusqu’à Guéret et de nouveau la D940 jusqu’à Tulle, puis la N89 pour rejoindre la N20 à hauteur de Turenne. Ces petites routes se révélèrent épuisantes pour lui qui n’avait pas dormi de la nuit. Une fois à Cressensac, il arrêta sa voiture à la sortie du village et il s’endormit de fatigue la tête sur le volant.
Le téléphone portable sonna plusieurs fois dans la petite chambre de Magali. Elle aurait juste à tendre le bras pour le saisir et dire allô maman, papa, Didier… Mais elle ne bougea pas, rien, le portable continua de sonner. Les messages s’accumulèrent, l’inquiétude monta car la frêle Magali répondait toujours ou rappelait au plus tard cinq minutes après ses correspondants. Mais là, rien. On était samedi, il était prévu un déjeuner en famille et une sortie chez Carrefour. De son côté le portable de Didier était lui aussi sur répondeur, les deux oisillons auraient-ils quitté leur nid et nidifié ailleurs ? Cette question n’effleura pas la mère de Magali, car la mère et la fille entretenaient une relation qui ne laissait pas place à l’imprévu. Aussi la mère de Magali prit vite la résolution de se rendre au domicile de celle qui ne répondait toujours pas à ses appels. En chemin, elle pensa que dans un an au plus, Magali serait professeur des écoles, qu’elles exerceraient le même métier toutes les deux, et qu’elle deviendrait peut-être plus tard comme elle directrice d’école, elle avait les qualités de rigueur et de fermeté nécessaires à cette fonction. Evidemment, il lui faudra gérer la séparation d’avec Didier qu’elle avait rencontré à l’IUFM, décider en commun la stratégie à adopter pour que cette séparation se fasse en douceur. Didier avec son cancer réagirait peut-être mal, mais il devait comprendre que Magali ne l’aimait plus assez pour entreprendre la construction d’une vie commune sérieuse.
A Cressensac dans la voiture de Didier le réveil fut brutal. Il se tapa plusieurs fois la tête contre le volant. Etait-il possible qu’il ait accompli de tels gestes sur sa bien aimée, celle qui voulait chérir le mieux du monde ! Il sortit de sa torpeur en pensant aux Pyrénées et à St-Lary où il avait passé son enfance. Il continua sur la RN20 jusqu’à Montauban, il laissa Toulouse sur sa gauche et passa par Auch et Lannemezan. A l’Arreau, il n’avait plus que douze kilomètres à faire. De la sueur perlait à son front et il avait du mal à contrôler le tremblement de ses membres inférieurs. Enfin, il arriva à St-Lary et passa devant la maison où il venait régulièrement en vacances, une des premières du village. Il bifurqua à gauche, le village était le même, tout était à sa place il n’y avait que lui qui avait changé. Quelques maisons avaient les volets fermés mais il ne voulait pas pénétrer dans aucune d’elle. Il voulait rejoindre le lac d’Oô , il était sûr qu’il pourrait y aller les yeux fermés. Jamais il n’avait amené Magali dans ce lieu, c’était un endroit secret qu’il avait juste évoqué avec Jean-Sébastien. Il laissa sa voiture sur la petite place, il était 23 heures, il attendrait le lever du jour pour se lancer à l’assaut de la montagne…
La mère de Magali remarqua tout de suite que la Clio verte était garée devant l’immeuble où logeait sa fille. Elle grimpa aussi rapidement qu’elle put les trois étages. Elle sonna, sonna, sonna, mais la porte ne s’ouvrit pas. Elle fut gagnée par une profonde angoisse, paniqua, tambourina de toutes ses forces sur la porte close. Elle alla chercher la gardienne et ses doubles de clés pour que la satanée porte s’ouvre. Il était 13h 05, la loge était fermée depuis cinq minutes, la gardienne n’était pas du genre à faire du rab. Elle savait sa fille en danger, alors sans hésiter elle composa le 18.
En moins de trois minutes la porte céda et la mère de Magali attendit que les pompiers rentrés les premiers lui fassent signe. Le sergent fut prévenant, il lui demanda les liens qui l’unissaient avec la locataire… il fallait qu’elle soit courageuse… elle ne put en entendre plus, elle fonça vers le studio… et elle vit… les draps rouges qui enveloppaient le corps ensanglanté de sa Magali. La police arriva et commença son minutieux travail d’enquête. Elle conclut rapidement que le coupable était connu de la victime car la porte n’avait pas été forcée et sur la petite table en rotin subsistaient les restes de deux repas. Dans ses larmes la mère prononça le prénom de Didier et son adresse à Grigny.
Vers 16 heures, la police frappait à la porte de l’appartement des parents de Didier. D’abord terrassés par la nouvelle, ceux-ci confirmèrent l’absence de leur fils depuis la veille au soir et ils s’inquiétaient eux aussi de cette absence. Didier avait bien un peu changé depuis qu’un cancer lui rongeait la poitrine, mais il était doux comme un agneau et jamais il ne pourrait faire de mal à Magali. Brigitte et Jean-Sébastien furent également interrogés. Didier leur avait-il parlé, confié quelque chose, un lieu, des amis, des projets ? Brigitte et Jean-Sébastien ne purent dire que ce qu’ils savaient. Ils avaient vu Didier deux jours plus tôt et ils avaient regardé ensemble Stade Français/Toulouse assis tranquillement sur le canapé. A la fin du match Didier avait longuement parlé de sa maladie et du nouveau cancer qui s’était déclaré derrière sa nuque sous la forme d’une petite boule, de ses ambitions en rugby anéanties, de sa carrière de maître retardée pour le moment, peut-être même compromise, car il avait été obligé de surseoir aux épreuves du concours qu’il convoitait depuis des années. Mais rien, selon Brigitte et Jean-Sébastien, rien ne laissait penser qu’il pouvait accomplir un tel acte, il semblait supporter les coups tordus que la vie lui réservait.
Après le départ de la police, parents et amis se retrouvèrent pour évoquer cette visite qui les avait abattus. Pas croyable ! Quel mauvais scénario ! Jean-Sébastien était le seul à oser formuler tout haut les questions : pour quelles raisons n’était-il pas rentré chez ses parents, pourquoi n’était-il pas joignable, pourquoi n’était-il pas avec Magali, aurait-il accompli le pire ? Les parents de Didier restèrent silencieux, mais Jean-Sébastien avec ces questions avait installé le doute. Didier pouvait-il être vraiment dans le coup ? Il était minuit à Grigny quand les amis se séparèrent.
A St-Lary, Didier regardait les étoiles, il aurait voulu partir sur une autre planète, n’importe laquelle pourvu qu’elle soit loin et inhabitée. Il se rappela comment il avait connu Magali. C’était lors de leur inscription en première année, celle de la préparation au concours. Ils étaient arrivés en avance tous les deux alors que le bureau était encore fermé, ils sympathisèrent et plus tard finirent dans le même lit. Trois mois après les premiers signes d’une grave maladie apparaissaient et tout bascula… il s’endormit en pensant que Magali n’était peut-être pas morte, qu’il avait cauchemardé et que demain il jouerait au rugby comme avant…
Aux premières lueurs du soleil, il commença l’ascension de la montagne en direction du lac d’Oô, endroit qu’il connaissait parfaitement. Il marcha toute la journée sans manger et sans boire, que lui importait… mais pourquoi Magali voulait-elle le quitter ? Qu’avait-il fait de si terrible envers elle ? Avait-elle le droit de le condamner une deuxième fois ? La maladie ne lui suffisait-elle donc pas ?
L’échange d’informations entre les deux couples de parents ne fut pas facile, il fallut toute la diplomatie de Brigitte pour que la communication devienne possible. Il fallait se rendre à l’évidence Magali était morte dans des conditions atroces et Didier avait disparu et il y avait un lien entre les deux, mais Didier était-il le coupable ? Oui disaient les uns, pas possible répondaient les autres, peut-être pensait la police. Pour les parents de Didier c’était difficile d’imaginer le pire, difficile de penser qu’ils avaient mis au monde un assassin. Pour Brigitte et Jean-Sébastien l’histoire était entendue, Didier était responsable de l’assassinat de Magali, forcément responsable. Un avis de recherche fut lancé : homme âgé de vingt-trois ans, corpulent, brun, moustache fine, habillé d’un sweater bleu et d’un pantalon de sport blanc avec un liseré bleu, roule dans une voiture de marque 106 Peugeot verte immatriculé dans le 91, suspecté d’assassinat d’une jeune fille…
Didier se rappelait son enfance quand il venait avec ses parents passer ses vacances au camping. Il se revoyait gravir la montagne avec ses jambes courtaudes de l’époque. Il aimait monter, plus la pente était rude plus il était heureux et plus ses parents peinaient à le suivre. Quelques années plus tard il partait seul à l’assaut de la montagne car ses parents ne pouvaient déjà plus le suivre. Il grimpait tous les jours et il passait seul des journées entières à se balader près du lac d’Oô, restait de longues heures assis adossé à un mur d’une cabane de berger comme il faisait maintenant.
Sans doute, le corps de Magali avait été retrouvé, sans doute la police le recherchait, il pensa appeler ses parents pour tout leur dire, les parents de Magali pour s’excuser, s’excuser ? Il pensa à Jean-Sébastien et au club du rugby, il avait honte d’être en vie, honte de la confiance qu’on lui avait accordée tout au long de sa vie, honte de ne pas avoir assez de courage pour se donner la mort… il était devenu un criminel, il devait donc expier jusqu’à la mort et comme Magali sa mort devait être horrible, il devait souffrir. Il décida de mourir là-haut. Il attendrait que son corps d’athlète, miné par le cancer qui s’était emparé de lui, s’affaissât dans un dernier soupir comme une mêlée s’écroule sous l’effet de forces antagonistes… Les heures passèrent et des maux de tête violents l’assaillirent, il grimaçait de douleurs ; la faim, la soif, la maladie se coalisèrent pour le faire souffrir, il avait besoin de soins immédiats…
Lundi 8 heures. Il y avait 48 heures que Didier n’était pas apparu au 4ème étage à Grigny. Avec le temps qui s’écoulait, les parents de Didier furent convaincus eux-aussi que son absence le condamnait, il n’était pas dans son habitude de ne pas donner de nouvelles même lors de troisième mi-temps mémorables. Didier devait revenir. Sa mère voulait comprendre, il y avait sûrement une explication ! Son cher petit avait besoin d’aide, c’était sûr. Pourquoi ne se confiait-il pas à sa mère, elle était là pour ça non ? Jean-Sébastien pensait que Didier était dans les Pyrénées, mais il se garda de le divulguer et n’en parla qu’avec Brigitte. Il fallait donner du temps à Didier pour qu’il revienne et avoue.
Les gendarmes d’Arreau s’apprêtaient à aller déjeuner lorsqu’ils virent un grand jeune homme costaud qui ne semblait plus tenir sur ses jambes franchir les portes de la gendarmerie. Ils le firent asseoir, le jeune homme déclina son identité et déclara qu’il était le meurtrier de Magali futur professeur des écoles comme lui… il l’avait tuée par amour parce qu’il ne supportait pas qu’elle le quittât ; il raconta la scène. Magali l’avait appelé en lui disant qu’elle avait quelque chose de très important à lui dire ; il devina car depuis quelques semaines il la trouvait distante. Depuis la déclaration de son cancer il avait perçu chez elle des changements dans la façon de parler de l’avenir. Que peut-on espérer d’un mec de vingt-trois ans dont la pieuvre a saisi le corps ? Il était sûr qu’elle allait le quitter. Son geste était-il prémédité ? « Oui, affirma Didier, quand elle m’ouvrit la porte je savais que c’était la dernière fois qu’elle le faisait. J’ai voulu faire l’amour avec elle et je l’avais allongée de force sur le lit. Ce n’était pas difficile elle n’était pas plus lourde qu’un ballon Gilbert. Elle refusa sèchement et se débattit, j’empoignais alors mon couteau que j’avais glissé dans mon sac avant de partir de chez moi. C’est un couteau que j’ai acheté pas très loin d’ici quand je venais dans la région avec mes parents. Je lui ai donné un premier coup qui lui sectionna la jugulaire et puis…, et puis… ». Didier arrêta sa déclaration solennelle et s’écroula sur le carrelage devant des gendarmes médusés.
A l’hôpital de la prison de Fresnes, Didier attend son jugement, il reçoit la visite de ses parents et de Jean-Sébastien qui vient régulièrement le voir, ensemble ils repartent sur le chemin du rugby, ils parlent de la victoire du XV de France au tournoi des six nations et de la prochaine coupe du monde. Elle aura lieu en septembre en même temps que son procès. Didier envisage un nouveau métier, celui d’éducateur sportif, il parle de son avenir et pas de la mort de Magali, pas de son beau visage qu’il a massacré, pas de l’avenir des parents de cette fille qu’ils ont tant aimé et chéri et qui sont meurtris à jamais, il parle de lui, et de sa tumeur grosse comme un pamplemousse apparue au-dessus de son crâne…
Nouvelles
Benoit Oger
Le soleil de May
La peau de May prend l’air. Elle a encore la couleur de l’hiver, de celle qui est restée longtemps abritée sous de chauds et douillets vêtements. Douce, lisse comme une peau qui aurait mué les mois précédents, va-t-elle maintenant rougir, cuire, se craqueler, vieillir trop vite sous les chauds rayons du soleil ?
Stephan assis à son bureau analyse les résultats des élections législatives et regarde May se faire bronzer sur la terrasse en face. La gauche l’a emporté au deuxième tour des législatives. Il est déçu et furieux contre la droite. Pourquoi avoir choisi de dissoudre ? Ne fallait-il pas mieux le faire juste après l’élection présidentielle et être tranquille pour cinq ans ? Chirac se révèle piètre stratège politique. C’est la deuxième fois que Stephan vote. Une fois à droite en 1995 et une fois à gauche en 1997 afin de sanctionner la droite. Il y en a pour tout le monde. Il est heureux, serein d’avoir pris cette décision. De toute façon l’UDF et le PS sont pour l’Europe. À ses yeux, c’est ce qu’il y a de plus important, le reste est accessoire. Il pense à l’Europe, à la grande Europe, et regarde May se dorer au soleil. Y pense-t-elle à l’Europe ou pense-t-elle seulement aux parties de son corps qui resteront blanches ? May n’a pas ôté les deux petits morceaux de tissus noirs qui composent son maillot deux pièces et qui collent encore à sa peau.
L’Europe, c’est l’avenir, la seule voie possible pour assurer la paix, résorber le chômage et garantir des avancées sociales aux populations. Stephan l’avait lu dans Le Monde, son journal préféré qu’il décortique méticuleusement tous les jours de la semaine. À 15h45 précise, il descend au kiosque. À 15h55, il le déplie sur son bureau, tourne les pages soigneusement comme s’il s’agissait d’un incunable de la Bibliothèque nationale. Muni d’un grand ciseau, il découpe tous les articles concernant l’Europe et les colle sur son cahier à grands carreaux acheté au BHV. Entre deux coups de colle, il regarde May qui vient, les beaux jours, flirter avec le soleil.
Avant de descendre faire son achat quotidien, il la regarde encore une fois. Elle est belle dans sa tenue d’été. Il aimerait proposer à May de faire le tour de l’Europe en commençant par le Nord, la Suède, la Finlande, et finir cet hiver par le sud, l’Espagne ou la Grèce. Comme ça, May n’aurait pas trop froid. Peut-être, aussi, aimerait-il un peu faire l’amour avec elle. Oserait-il lui demander tout ça, lui, si timide ? Lui, l’étudiant en Lettres classiques qui peine déjà dans ses interventions devant les professeurs. Les exposés sont de vrais supplices. Il a mal au ventre et ne mange presque plus rien dans les jours qui précèdent ses communications. Lui qui se destine à l’enseignement, comment fera-t-il pour affronter une classe ? Et May ? Avait-elle déjà un amant ? Que faisait-elle quand elle n’était pas sur la terrasse à se faire bronzer ? Etudiante ? Rmiste ? Hédoniste ? Nonchalante de nature ? Qu’importe ! Avec May à son bras, Bruxelles serait belle et Lisbonne rougirait de plaisir. (La suite…)
Nouvelles
Benoit Oger
La manipulation de Boris
Le soir du 21 avril 2002, vers 19 heures, il y a un sacré bazar dans le salon de Boris. Des canettes de bière, des cendriers pleins, des cartons de pizzas surgelées entassés dans un coin, une télé qui braille et des éclats de rire qui fusent dans tous les sens. Une virée est prévue au siège des Verts et du PS après la proclamation des résultats au JT de 20 heures. Boris, comme ses amis, pense que Jospin, malgré les couacs de sa campagne, arrivera en tête, avant Chirac en tout cas. À dix-neuf heures trente, d’étranges nouvelles arrivent par le biais des téléphones portables du QG des socialistes. Boris, le visage grave, demande le silence et déclare « Jospin ne serait pas au deuxième tour, il serait devancé par Le Pen ». Les personnes présentes n’y croient pas trop et pensent plutôt à une farce de sa part.
D’autres nouvelles viennent confirmer les résultats. Les yeux fixés sur la télé, les personnes présentes comprennent effectivement qu’il se passe quelque chose. Les présentateurs habituels des chaînes généralistes promettent une surprise, cela confirme les informations reçues par ailleurs. Le siège du FN à St-Cloud est l’objet de toutes les attentions de la part des journalistes. Antoine, le meilleur copain de Boris, pense pour sa part que c’est Chirac qui n’est pas au deuxième tour. Ce n’est pas possible autrement, « non, mais franchement, c’est normal que Chirac termine sa carrière là, et Mamère pourquoi il ne serait pas au deuxième tour, hein ? ». Dix-neuf heures quarante-cinq, et quelques coups de téléphone plus tard, les amis de Boris ne rient plus tellement, les parts de pizzas refroidissent dans les assiettes en carton, les cendriers débordent carrément et les visages se ferment. Dix-neuf heures cinquante-trois, l’attente est insupportable, est-il possible que…, Boris n’arrive pas à y croire. Dix-neuf heures cinquante-huit, un autre appel confirme, Jospin est out pour le deuxième tour. Dix-neuf heures cinquante-neuf et quelques secondes, les gorges se serrent, les pouls s’emballent et les mains sont moites. Sur l’écran apparaît tous les petits visages des candidats qui finissent par ne plus en faire que deux : Le Pen tout sourire et Chirac avec son visage d’ange gardien. La claque. Boris et Antoine dans les bras l’un de l’autre. Les larmes de Sylvaine et de Ludovic qui ne cachent pas leur tristesse. Les émotions non calculées d’une soirée électorale pas comme les autres.
Ils ont fait campagne, collé des affiches, distribué des tracts, passé des soirées et des nuits à parler, et vu Jospin à l’Elysée. L’honneur retrouvé de la France. Et, maintenant, la honte d’être Français. Le silence règne pendant une petite heure et les langues se délient pour s’engueuler gentiment. C’est comme ça les soirs de défaite. « Quel pays d’enfoirés, on leur file les trente cinq heures et voilà comment on est remercié » ; « Ce n’est pas une défaite, ce n’est pas la mort de la gauche, c’est l’enterrement de la République, c’est grave merde ! » ; « Les électeurs du FN sont tous des cons… » ; « Voilà, c’est comme ça que tu vas résoudre le problème en les traitant de cons, les socialos vous ne comprenez rien ». Nadine, la copine d’Antoine, militante verte tendance Voynet, n’a pas la langue dans sa poche. Les socialos, elle les aime bien, mais pas autant qu’Antoine qui milite avec Boris pour une fusion des deux partis.
Le comble est atteint quand DSK appelle sans équivoque à voter pour Chirac. « Il est tombé sur la tête le père Strauss ou quoi ? Voter Chirac, il nous prend pour des marionnettes ! » ; « Peut-être qu’il a raison après tout, est-ce qu’on peut prendre le risque de voir l’autre écornifleur prendre le pouvoir ? » ; « Ouais, t’as raison, mais compte pas sur moi pour voter Chirac, je ne pourrai jamais, c’est trop me demander, OK ? » ; « On n’a pas le choix, il y a un vrai danger, Le Pen tout le monde le croyait foutu et il est au deuxième tour et pourquoi pas Président maintenant ». Le pire vient avec la déclaration de Jospin et sa volonté d’abandonner la politique. « Putain, ce n’est pas vrai, l’autre, il nous met dans la merde, et maintenant il nous lâche », lance Nadine. « Franchement, tu crois que Jospin peut rester avec ce qu’il vient de subir, on lui préfère un facho et un super menteur, resterais-tu toi ? ». La soirée se termine platement sur ces discussions. La petite bande n’est même pas sortie rejoindre des copains pour manifester leur trouble. Vers une heure du matin, chacun regagne son domicile avec ses convictions ébranlées au fond de sa poche.
Boris est seul, nu, dans un grand hangar glacial. Instinctivement, il met ses mains sur son sexe et avance vers l’endroit d’où provient la voix. Celle-ci lui répète « voter Chirac, voter Chirac ou vous ne sortirez jamais d’ici ». Et il crie « oui, je voterai Chirac » ; « promettez-le » ; « oui, je promets » ; « alors, allez-y faites-le ! ». Dans l’isoloir, Boris glisse le bulletin Chirac dans l’enveloppe. Mais Chirac sort de l’enveloppe et ordonne que l’on mette Boris dans l’urne. Tout nu dans l’urne transparente en plexiglas, il hurle « j’ai voté, je l’ai fait » et la voix de Léo Ferré lui répond « et puis après ? ». Soudain, un homme prend l’urne et la retourne pour la vider de son contenu. Boris transformé en enveloppe passe de main en main et se retrouve dans un paquet de dix enveloppes, il crie et personne ne l’entend. Une main saisit l’enveloppe et dit à l’assemblée présente « celle-là, elle est pour moi, ah ! ah ! ah ! ». Chirac ouvre la bouche et y dépose l’enveloppe à l’intérieur. Boris voit le fond de sa gorge, « tiens, se dit-il, c’est bizarre la bouche d’un président, il y a des ministres assis tout autour à la place des dents ». Chirac avale une gorgée de bière qui fait hurler Boris. C’est de la Corona, et il a horreur de la Corona, il aime uniquement la Chimay bleue. A la deuxième gorgée, il va se noyer, une main le saisit par le bras, une main dont il connaît la tête. Quand il la reconnaît pleinement, il supplie qu’on le lâche. Il préfère se noyer dans l’estomac de Chirac plutôt que finir dans les bras de Le Pen. Il crie si fort que son cri le réveille, il est trempé de sueur et il a un mal de tête carabiné. Il y a autant de rangement à faire dans sa tête que dans son appartement qui sent le tabac froid et la bière…(La suite…)








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